Raoudha El Guedri nous livre ici une belle radioscopie de l’histoire des mentalités et des stéréotypes sociaux en matière de violences verbales, psychologiques et physiques dans les interactions hommes/femmes au sein de la société tunisienne. Ses analyses, issues d’enquêtes qualitatives, s’y trouvent judicieusement mises en perspectives au fil des notes de bas de page, à travers la littérature et les statistiques existantes sur les questions des masculinités, des statuts de la femme, de la famille et des divorces. Y sont diagnostiqués comme « violences » les moments où la personne se sent attaquée, agressée dans son intégrité, blessée et humiliée. 98% des personnes se disant « victimes » de violences sont des femmes. Ces violences, qui touchent plutôt les femmes mariées ou divorcées, de 30 à 50 ans, ont souvent lieu au sein du couple et sous les auspices du mariage comme « situation à risques ».
Il en ressort d’abord une divergence d’évaluation. Les femmes constatent la violence après le mariage et différencient entre violence verbale et physique. Les hommes nuancent les formes de violence verbale entre amis ou dans le mariage et les banalisent. Ils ne les rattachent pas à l’humiliation mais à la moquerie, la plaisanterie voire l’humour. Pour mieux la minimiser et la justifier, ils en explicitent rationnellement les motifs et donc le bien fondé.
Cette violence est fort bien décryptée dans de nombreuses interactions : si la femme dit son mot, son conjoint y verra une prétention et y mettra une contradiction, si elle réussit professionnellement un bémol s’y adjoindra. Beaucoup de femmes ont ainsi évoqué les humiliations qui visent à rabaisser l’image et à réduire l’estime de soi, physique, professionnelle ou intellectuelle. Avec deux types récurrents d’insultes : soit stupide et irresponsable, soit salope, pute et dépravée. Des critiques porteront alors sur ce qui touche au corps et à la beauté féminine, la tenue vestimentaire ou le maquillage et pourront dériver sur le chraf’ha (honneur), sur le passé sexuel de l’épouse, voire sur la réputation de sa famille. La virilité de l’homme se trouve ainsi constamment perturbée par des fantasmes (peur que sa femme le trompe, frustrations sexuelles et fantômes d’impuissances), qui se traduisent dans le langage par des mots grossiers et humiliants à considérer selon Freud comme « expressions déguisées d’un désir refoulé », et comme revanches symboliques.
On remarque aussi une violence de faits : capter les économies du ménage, ou interdire à l’épouse de sortir seule ou d’utiliser les réseaux sociaux. On notera de même le reproche, avec insultes à la clef, de « manquer à son devoir » : peu soucieuse de sa famille, qui ne cuisine pas, qui néglige sa maison. On rappellera ici qu’une majorité de femmes, qui s’impliquent beaucoup pour jouer leur rôle auprès de leur mari, passent 5h16 aux travaux domestiques contre 39 minutes pour les hommes. L’insulte suprême prônée par les hommes est alors soit d’avoir des comportements masculins soit d’être « muchmrâ », celle qui n’est pas une vraie femme, qui n’entretient ni son corps ni son foyer, qui se laisse aller et ne répond pas aux obligations du devoir féminin.