Le titre est excellent, j’en conviens. Mais beaucoup d’autres
sous- titres auraient été possibles. J’aurais choisi par
exemple : « témoignage d’un homme scrutant son temps », ou
alors « le miroir qu’on promène sur les chemins »… Si ce genre de
formulation me vient à l’esprit comme sous-titre à l’ouvrage, c’est
parce que l’auteur observe tout, touche à tout, note tout, et même
« le superflu, chose très nécessaire » disait déjà Voltaire. Il parle de
ce qu’il a eu la chance de croiser sur son chemin, retient le détail,
s’arrête sur les images, les dissèque. Il est comme habité par la vo
lonté de se souvenir et de dire, par le refus d’oublier. Selon moi,
la raison de cette attitude est double : l’auteur a cette disposition à
sentir fortement en lui la trace, et il désire aussi fortement laisser
une trace. Chérif est donc, quelque part, l’homme de la trace.
Je voudrais essayer à présent de vous proposer quelques-unes des
bonnes raisons que vous avez de lire cet ouvrage, raisons un peu
« décalées » certes, mais qui comptent à mes yeux. Je préfère vous
les livrer dans le désordre. Elles sont au nombre de neuf. Après,
je vous donnerai une autre raison, la dixième, qui est peut–être
moins « décalée », mais qui est sans doute tout aussi valable.
Lisez ce livre si vous voulez savoir comment on peut s’orienter
sans faille dans une ville où on n’a jamais mis les pieds, et même
« couper » pour aller d’un endroit à un autre, instinctivement, sans
se tromper. C’est vraiment étrange.
Lisez-le si vous voulez savoir toutes les arnaques qu’on subit lorsqu’on
décide de rejoindre une guérilla à l’autre bout du monde, et comment
on retombe sur ses pieds, en y laissant quelquefois des plumes. C’est là
une sorte de mode d’emploi pour entrer dans l’âge adulte.
Lisez-le si vous voulez savoir comment on peut adhérer, et même
diriger, une organisation sans savoir grand-chose d’elle, rédiger
péremptoirement ses textes… tout en plagiant quelque peu le ca
marade Mao. Ça, c’est désarmant.
Lisez-le si vous voulez savoir l’incroyable mascarade que peuvent
représenter les papiers officiels, les déclarations à l’état civil et
autres papiers d’identité… qui ne sont que des « identités en pa
pier ». C’est assez époustouflant.
Lisez-le si vous voulez savoir comment on chante à tue-tête Oum
Kalthoum sur des airs de « Ha Gassâb Oukhay » (mon petit frère
chanteur de flûte) et « Gâfla tsîr » (caravane en route). C’est vrai
ment cocasse.
Lisez-le si vous voulez apprendre à parler de ceux que vous aimez,
de ceux que vous avez eu la chance de rencontrer, et qui vous ont
marqué à travers le bout de chemin fait ensemble. Le texte sur J. P.
Séris par exemple est très émouvant.
Lisez-le si vous voulez savoir la force des liens qui attachent un
f
ils à son père, et surtout comment un père pasteur nomade donne
naissance à un nomadisme identitaire chez le fils qui, tout en étant
f
idèle à lui-même, refuse tous les marquages. Découvrez à cette
occasion les beaux passages d’Édouard Glissant sur l’identité rhi
zome.
Lisez-le si vous voulez savoir le rapport étroit et paradoxal entre
se perdre, errer, marcher sans fin, dès l’aube, passer la nuit caché en
haut d’un arbre, et le besoin de s’arrêter enfin… même si c’est par
des policiers qui vous menottent… Là, c’est saisissant.
Et lisez-le si vous voulez savoir comment on se désendoctrine sans
se désengager, comment on arrive à démythifier (ce n’est pas la
même chose que démystifier) sans renier, sans jeter aux orties. Là,
on est bien servi tout au long du livre et, à mon avis, surtout à tra
vers l’odyssée des deux héros vers la guérilla du Dhofar. C’est une
belle déconstruction du mythe qui m’a tout de suite fait penser au
héros de Stendhal dans La Chartreuse de Parme (Fabrice et la ba
taille de Waterloo) : il désirait participer à l’épopée napoléonienne,
mais il traverse le champ de bataille sans bien s’en rendre compte,
il n’entend que « des bruits », voit des cadavres de soldats, avance
sans réaliser que la bataille lui file entre les doigts et que l’Histoire
à laquelle il voulait participer n’était pas au rendez–vous. Le ré
cit stendhalien est le prototype littéraire de la déconstruction du
héros et du mythe. Le récit « ferjanien » sur la guérilla du Dho
far s’en rapproche : Chérif et Aziz dans l’aventure ratée du Dho
far sont les frères de Fabrice dans l’aventure ratée de Waterloo.
C’est bien l’aventure de l’individu rêveur dans le monde réel qui
le rappelle à l’ordre, et ce sont les éternels ratages entre l’illusion et
l’ordre (ou le désordre) du monde.
J’en arrive maintenant à la dixième raison, aussi intéressante, mais
peut-être un peu moins « décalée ».
Alors, lisez également ce livre si vous cherchez des informations,
des explications, des détails, des mises en perspective sur les luttes
sur le terrain en France et en Tunisie, les péripéties, les moments
forts, les procès, les coups reçus et les tortures, les acteurs (noms,
prénoms, surnoms et pseudonymes), les lieux et les dates, les
lignes, les divergences, les constructions doctrinales, thèses et an
tithèses, les lectures aussi, le flux et le reflux idéologiques d’une
époque fertile et féconde en générosité militante à plein temps et
en don de soi. Sur cette question aussi, on est bien servi puisque
ce livre est une fenêtre sur l’univers militant et carcéral, un récit
à la première personne de ce que fut l’expérience militante de la
jeunesse révolutionnaire marxiste-léniniste d’une époque qui a fait
date. C’est un vécu militant au prisme de la mémoire et à l’épreuve
du temps. C’est le vécu d’une génération à travers une subjectivité,
une singularité. Cela a bien sûr quelque chose d’unique, de non gé
néralisable - ce qui n’enlève rien à son intérêt -. Pour la recherche
historique, il faudra d’autres instruments aussi, et des approches
comparatives et multiples… Ce qui m’a retenue personnellement,
dans le récit de Chérif Ferjani, c’est que le tout est livré sans esprit
de vengeance, sans règlements de compte, sans auto-flagellation – et avec l’effort de ne pas trop se prendre au sérieux. Donc, pas
d’emphase, mais plutôt de l’humour, de la fraîcheur et de l’autodé
rision. Cela, c’est très important car le piège qui nous guette, c’est
l’égo qui s’enfle et qui déborde, surtout quand il s’agit du monde
politique, dans les pays sous-développés : chacun y construit
sa légende et s’aveugle sur lui- même. L’antidote, c’est d’ouvrir
les yeux, tout en se disant que, de toute façon, on sait qu’ils ne
s’ouvrent qu’à moitié. C’est d’ailleurs un peu dans ce sens que je
comprends la dernière phrase de Robert Veysset.
Conclusion : ce livre se lit, à bien des égards, comme un roman, un
roman avec plein de digressions, d’ «histoires dans les histoires »,
pour reprendre la remarquable postface de H. Abdessamad, entre
lesquelles il y a toujours un lien, parce que l’auteur y a introduit
la cohérence de l’humain plus que du politique : l’humain dans
sa spontanéité, son humilité, son errance, ses tâtonnements, donc
dans ses visages multiples et imprévisibles.
C’est un roman où le narrateur s’arrête sur des moments et des
étapes de l’existence individuelle et collective, creuse en lui-même
pour leur trouver un sens, raconte son évolution telle qu’il la voit,
qu’il la vit. Cet examen de soi n’est pas aisé, mais c’est une tenta
tive intéressante qui permet au lecteur de découvrir, de partager,
de se retrouver parfois, proche et lointain, de s’étonner, de rire et
de pleurer, et de se poser des questions. C’est en quoi et c’est pour
quoi ce livre n’intéresse pas uniquement les politiques.