La Tunisie s’enorgueillit d’avoir enfanté l’apôtre de l’urbanisme, Ibn Khaldoun
(1332-1406). L’illustre sociologue dont on aménage ces jours-ci sa maison na
tale en un musée digne de son œuvre universelle, a bien posé les postulats de cette
science transversale.
Mais c’est l’un de ses valeureux disciples, le sociologue Morched Chabbi (1947
2023) qui a bel et bien illustré les enseignements du maître à travers son cursus
universitaire et son parcours professionnel.
A l’instar de l’auteur du « livre des exemples » il a été, sa vie durant, l’homme du
savoir qu’il met au service de la communauté.
Indépendamment de son marqueur génétique qu’il tient de son père Si Lamine
(1917-1974) premier ministre de l’éducation après l’indépendance et de son oncle
Aboulkacem (1909-1934) le chantre de la liberté, Morched a été à mes côtés un
militant de la première heure au sein de l’Union Générale des Etudiants de Tunisie
(UGET).
Dans sa dédicace d’un exemplaire de sa thèse soutenue à l’Université de Paris 8 le
6 Juillet 1986 qu’il m’offrit à l’occasion de mon adhésion à l’association tunisienne
des urbanistes, il ne manqua pas de rappeler cette tranche de vie commune.
Précisément cette œuvre académique – une monographie de Hay Ettadhamen
constitua une première en la matière. C’est à lui qu’on doit cette notion si expres
sive d’habitat spontané qui prend le contre-pied de la phraséologie officielle d’ha
bitat anarchique qui dispense les pouvoirs publics, croient-ils, de leur myopie en
matière de logement pour les couches populaires.
En partant de son expérience au District de Tunis, jadis un atelier de référence en
urbanisme, Morched a méthodiquement analysé les filons de ce gros champignon
urbain à la périphérie de la ville de Tunis. Il a notamment mis à bas les acteurs de
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la transformation de cette étendue agricole en un magma de briques et de béton.
Ce sont, a-t-il insisté, les lotisseurs clandestins c’est-à-dire les prépondérants
locaux du parti au pouvoir qui, ont accaparé frauduleusement les terrains de l’État.
Ettadhamen est ainsi la marque ostentatoire de la fabrique de l’urbain en Tunisie.
Tel est justement le titre de cet ouvrage édité en 2012 chez Nirvana et qui est devenu
le bréviaire des intervenants dans l’aménagement du territoire.
Dans ce livre, Morched Chebbi excelle, à mon sens, à pointer l’absence chez les
décideurs de la maîtrise de l’étalement urbain. Si bien qu’est apparu un objet vérifié
et identifié : la conurbation. C’est-à-dire une coalescence des terrains appartenant
à différentes villes qui crée désormais un continuum urbain. C’est déjà le cas dans
le grand Tunis, au Cap bon et au Sahel.
En ce qui concerne la première zone citée, l’on peut affirmer que le ver était dans
le fruit quand on sait que le fameux PRA (Plan Aégrual d’Aménagement), adopté
en 1974 a été vite transgressé par ceux-là même qui devaient en être les gardiens.
Aiguisés par des enjeux financiers en sus des contradictions entre les logiques sec
torielles, ceux-là avaient fini par céder et concéder.
C’est ainsi que la ville de l’Ariana dont j’assumai de 1980 à 1985 la mission exal
tante – mais oh combien périlleuse – a vu son territoire « bonifié » de 400 hectares
urbanisées, au lieu de, 50 prévus dans le PRA
« On a dû, assène l’auteur de cette œuvre de référence, se plier à des exigences
variées ».
Ce témoignage de l’homme de science qu’il ne cessa d’être, est édifiant.
Hauteur d’idées, Morched ne s’était pas limité à l’exercice de la noble profession
d’aménageur de villes mais il a, en acteur virevoltant de la société civile, créé en
1981, en compagnie de quelques-uns de ses pairs, l’association tunisienne des ur
banistes l’ATU qui perdure encore pendant son absence. Tant il est vrai que les
hommes de sa stature ne disparaissent jamais.
Son souffle continuera de guider les pas des urbanistes des nouvelles générations et
à embaumer le cœur de chacun de ses anciens compagnons.