En publiant ces lignes, je n’accomplis pas seule
ment un acte éditorial ; je mène à son terme une mis
sion de mémoire entamée il y a plus de trente-cinq
ans. Ce manuscrit de mon père, feu Rachid Kacem
(1918-1986), nous est parvenu grâce au travail patient
et méticuleux de mon frère aîné, Riadh Kacem (1940
1991), qui en fut le premier compilateur. J’ai souhaité
aujourd’hui revisiter ces écrits, restés trop longtemps
dans l’ombre ou insuffisamment diffusés lors de
leurs publications de 2014 et de 2018, car ils consti
tuent encore, et peut-être plus que jamais, un acte de
foi intellectuel, une parole libre refusant de céder à
l’omerta.
Je me souviens avec émotion qu’à l’âge de vingt
ans, mon père m’avait confié quelques extraits de
ses textes. Par pudeur filiale, ou par respect pour la
gravité de sa pensée, je ne les ai véritablement lus
qu’après sa disparition. Je revois aussi l’angoisse qui
pesait sur notre foyer lors des émeutes de 1978, puis
de 1984 : sous le silence pesant du couvre-feu, mon
père vivait dans la crainte que la police politique ne
vienne saisir ses manuscrits, qu’il conservait avec
soin dans une pile de cahiers classés chronologique
ment et rangés dans son armoire personnelle.
Ancien haut cadre du ministère de l’Intérieur,
il connaissait trop bien la portée des regards, la
mécanique de la surveillance et l’efficacité redou
table des « indics ». Intellectuel rigoureux, dont les
potentialités furent bridées par l’absence de démo
cratie et de liberté d’expression, il choisit la plume
comme ultime territoire de liberté, dans l’espoir que
la postérité saurait, un jour, faire bon usage de ses
écrits.
Marié à la princesse Aziza Bey (1928-1984), mon
père n’en demeurait pas moins un esprit libre, lucide
et sans complaisance, y compris à l’égard des défail
lances de la monarchie. Moncéfiste de cœur, profon
dément attaché à la dimension sociale incarnée par
Farhat Hached, il fut également un critique sévère
de la présidence à vie et de la manière dont Habib
Bourguiba conduisit le pays. Sa conviction intime
était que la Tunisie aurait dû s’orienter, au lendemain
de l’Indépendance, vers une monarchie constitution
nelle : un modèle dans lequel le Bey serait demeuré
un symbole national fédérateur, garant de la conti
nuité de l’État, tandis que des gouvernements se
seraient succédé par alternance au service exclusif de
l’intérêt national.
Avec le recul, ce choix nous aurait sans doute
épargné bien des désillusions, celles de l’après-Indé
pendance, comme celles survenues après la révolu
tion de 2011, laquelle semble avoir privé la Tunisie
d’une part de sa modernité en l’entraînant vers des
constructions hybrides, souvent en rupture avec son
identité profonde.
Le refus de mes collègues de faire entendre une
voix discordante m’a conduit à fonder ma maison
d’édition. Cet engagement est un acte de recon
naissance envers un homme épris de modernité et
de démocratie. En éditant aujourd’hui ses textes, je
libère sa parole de l’oubli et rends hommage à tous
ceux qui furent réduits au silence de leur vivant.
Cet ouvrage est bien plus qu’une chronique cri
tique des « fissures » de la République, il est le témoi
gnage d’une conscience qui n’a jamais cessé de croire
que la dignité constitue le seul remède durable contre
l’oppression. Il interroge frontalement les mensonges
par omission qui ont façonné l’histoire officielle, à
savoir l’effacement de la monarchie pluriséculaire, la
neutralisation des forces populaires, la fonctionnari
sation de la société, l’échec des réformes agraires, la
marginalisation du monde rural et du mouvement
syndical.
Cet essai politique s’apparente ainsi à un réqui
sitoire moral et historique, adressé à titre posthume
aux compatriotes, car il rappelle avec force que l’his
toire d’un peuple ne se décrète pas, ne s’édulcore
pas et ne se confisque jamais sans des conséquences
durables.
Puisse ce témoignage continuer de servir de
boussole aux générations futures. Car l’avenir n’est
jamais détachable de l’histoire, qu’elle soit ancienne
ou récente.
Hichem Kacem
Auteur et éditeur