Le cri que Farouk Hénia pousse quand la vieille accoucheuse le tire
violemment par les pieds du ventre tuméfié de sa mère, n’est pas dû à
l’intrusion de l’air dans ses poumons, mais à la douleur d’une luxation de la
hanche qui en fera un pied bot pour la vie. Né des suites d’un viol, le voilà
mal engagé sur un parcours miné par les prémices d’un désenchantement
national déjà à l’œuvre dans ces premières années de l’indépendance
tunisienne. Bac en poche, il fait sa migration vers le Nord, en France, où
l’amour miraculeux d’une belle exilée volontaire comme lui, venue d’une
Pologne en soubresauts, lui fera goûter au miel de l’existence, aux joies de
la vie familiale avec deux beaux enfants et à l’engagement militant pour
rendre le monde moins rude.
Mais ce bonheur est hanté par la figure d’une mère laissée seule et il lui doit
la fierté d’une « robe noire » de la Justice à exhiber aux yeux des médisants.
Las, le mur est trop haut et l’échec au concours du barreau de Lyon le
plonge dans le désespoir. Malgré le répit d’un dernier retour au pays où il
fait découvrir à sa femme et à ses enfants ses origines mythiques numides,
un nouvel échec finit par le plonger dans une dépression destructrice. Sonia
le quitte pour préserver ses enfants et lui donner une dernière chance de se
reprendre. Lorsqu’elle revient quelque temps plus tard pour récupérer des
affaires, l’irréparable est commis.
Chronique d’une génération qui a tenté de traverser la vie sur le fil du
rasoir, entre deux histoires, deux lieux, et deux injonctions impossibles
à concilier : une immense envie d’aimer la vie jusqu’à l’outrance et une
impossible libération d’une Histoire marquée au fer rouge